Marguerite Rattier et Jean Rattier
MARGUERITE RATTIER Il fait une chaleur humide sur Québec, ce mardi 25 juin 1698. Marguerite Rattier a chaud. Elle est la fille du bourreau de Québec. La canicule lui porte sur les sens. Elle a 26 ans. Elle est plantureuse, c'est-à-dire belle et désirable, selon les canons de l'époque. En compagnie de sa copine, Marie Lafrance, la belle Marguerite se rend chez la Rochebelle, une femme de mauvaise vie dont la maison fait bordel et taverne. Marguerite a soif. Elle vend les deux pains que sa mère l'a envoyée chercher chez le boulanger Villeray. Elle achète de l'eau-de-vie et en offre à la ronde. Puis, à la fin de la journée, éméchée, elle va s'allonger près des remparts. C'est le lieu de rendez-vous des filles légères et des soldats de la garnison en goguette. Au petit matin, Marguerite, toujours couchée au pied des remparts, est arrêtée par un sergent et des soldats de la garde. Des voisins ont porté plainte pour conduite immorale. La jeune femme caniculaire avoue tout bonnement avoir passé la nuit avec non pas un mais trois soldats. Ils l'ont honorée, chacun leur tour, à plusieurs reprises. D'autres femmes ont participé à la joyeuse sauterie. L'interrogatoire de Marguerite Rattier est conservé aux Archives nationales du Québec. On y apprend que les autorités de la colonie étaient préoccupées par la propagation de la syphilis, appelée aussi le « vilain mal » . Pas de crainte à y avoir avec Marguerite : elle est saine comme une pucelle. On sait que Marguerite Rattier sera relâchée après des remontrances et probablement un séjour en prison. Elle continuera sa vie de débauche. La petite histoire perd sa trace au début du XVIIIe siècle.
LE BOURREAU DE QUÉBEC La trop chaude Marguerite est née sous une mauvaise étoile et dans la mauvaise famille. Elle est la fille de Marie Rivière, une chipie, et de Jean Rattier, un homme violent qui ne sauvera sa tête qu'en acceptant le métier le moins convoité de Québec, celui de bourreau. La Nouvelle-France a toujours eu de la difficulté à trouver des gens qui acceptent de servir « d'exécuteur des hautes oeuvres » . Pourtant, le bourreau est logé, dans la Grande Allée, aux frais de la princesse. Le problème, c'est que le bourreau et sa femme, la bourrelle, ne peuvent se promener dans les rues de Québec sans se faire insulter par la populace. Le bourreau est méprisé ostensiblement. Il est marqué au fer rouge. Il est traité comme un criminel en liberté.
Jean Rattier est originaire de Saint-Jean-d'Angely, en Saintonge. Il se marie à Trois-Rivières, le 6 février 1672. Cinq enfants naîtront de son union avec Marie Rivière, elle-même née dans le bourg de Causse, non loin des Saintes. Il quitte Trois-Rivières et un emploi de domestique pour affermer la terre de Laurent Philippe dit Lafontaine, à Saint-François-du-Lac. Ce déplacement sera le commencement de sa déchéance. À la mi-octobre 1676, il est mêlé à une violente bagarre d'ivrognes à laquelle participe Jean Crevier, le seigneur du lieu. Un habitant de Saint-François-du-Lac, Pierre Couc, est grièvement blessé. Sa fille Jeanne y trouve la mort. L'affaire est grave. Rattier écope de la plus lourde peine. Il est condamné à être pendu et étranglé sur la place du marché de la basse-ville de Québec (la place Royale d'aujourd'hui). Jean Rattier est chanceux dans sa malchance : le bourreau de Québec vient de mourir ; il n'existe aucun autre exécuteur dans toute la colonie. On lui promet la vie sauve s'il accepte de remplir l'emploi vacant. Il n'a pas le choix. Il accepte.
Les citoyens de Québec n'accepteront jamais le nouveau venu. À telle enseigne que le Conseil souverain doit intervenir pour le protéger, lui et sa famille, de la fureur publique. Un arrêt interdit à quiconque de l'agresser verbalement ou physiquement, sous peine de punition corporelle. Le bourreau n'est pas tranquille pour autant.
À l'été de 1695, sa propre femme, Marie Rivière, est trouvée coupable de vol de chaudières chez les veuves Gourdeau, Beaulieu et Pellerin Saint-Amant. Sa fille Charlotte est complice du larcin. La mère est d'abord condamnée à être battue de verges, puis les autorités adoucissent la peine pour ne pas mettre le bourreau dans une position intenable. Malgré tout, le 5 juillet, vers 8 h du matin, sous les rires et les quolibets, le bourreau Rattier est forcé de mettre sa propre épouse au carcan en pleine place publique.
Sa fille Charlotte s'en tire avec 15 jours d'enfermement à l'Hôpital général. Elle épousera, l'année suivante, Daniel Boit, originaire de la région de Bordeaux. Charlotte est la seule de la famille à s'en sortir. Tous les autres vivront une vie de gibier de potence. Bientôt, la maison du bourreau devient un lupanar fréquenté par les soldats.
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Jean Rattier
Sources: La vie libertine en Nouvelle-France au dix-septième siècle, de Robert-Lionel Séguin, Leméac, 1972 ; Le Vieux Québec, de Pierre-Georges Roy (1923) ; Les crimes et les châtiments au Canada français au XVIIe siècle, de Raymond Boyer, Le Cercle du Livre de France, 1966.
Le Soleil, Article 21, Le dimanche 3 août 1997.